Dans un secteur où la sécurité, la fiabilité et l’excellence opérationnelle ne se négocient pas, la formation n’est pas une fonction auxiliaire mais le cœur stratégique. Dans le premier épisode du podcast « No Train No Gain », animé par Thomas Bessière, fondateur de Hinfact, la formation aéronautique est passée au crible. Avec Yann Renier, Head of Training and Licensing à l’IATA, la conversation déconstruit l’état actuel de l’instruction aéronautique et éclaire la transformation décisive portée par le Competency-Based Training and Assessment (CBTA).
Le CBTA n’est pas une mode. C’est une évolution structurelle de la façon dont les compétences, les connaissances et les comportements sont développés, mesurés et améliorés. Cet article décortique les origines, les principes et les implications mondiales du CBTA à travers les échanges de l’épisode, et explique en profondeur pourquoi les organisations aéronautiques ne peuvent plus ignorer ce changement.
Des systèmes hérités à une logique de compétences
Pendant des décennies, la formation aéronautique s’est appuyée sur des approches statiques, fondées sur les tâches. Ces systèmes hérités, bien que conformes, étaient souvent décalés par rapport aux exigences de performance réelles. Ils privilégiaient les check-lists, la répétition et les connaissances théoriques. À l’inverse, le CBTA est ancré dans la pertinence opérationnelle. Il ne demande pas seulement si quelqu’un connaît une procédure ; il évalue s’il peut appliquer ces connaissances dans des conditions dynamiques, incertaines et sous contrainte de temps.
Cette évolution n’a rien d’arbitraire. Le CBTA est né d’une insatisfaction croissante envers les modèles réussite/échec, qui ne saisissent pas les nuances de la performance humaine. À une époque où les facteurs humains et la variabilité sont reconnus comme centraux pour la sécurité, le CBTA apporte la granularité nécessaire pour évaluer et renforcer la capacité, et pas seulement la compétence.
La filiation du CBTA : CRM, TEM, EBT
Renier retrace le développement du CBTA à travers les moments clés de l’histoire de la formation aéronautique. Les années 1980 ont vu naître le Crew Resource Management (CRM), qui a introduit l’idée que la coordination dans le cockpit et les compétences interpersonnelles ont un impact direct sur la sécurité. Les années 1990 ont apporté le Threat and Error Management (TEM), qui permet aux pilotes de replacer leurs décisions dans un paysage de risques.
Puis est venue l’Evidence-Based Training (EBT), que l’IATA a contribué à définir entre 2008 et 2013. L’EBT a fait passer la conception de la formation de la répétition fondée sur le cursus à une pertinence guidée par les données. Plutôt que de réentraîner des défaillances connues, elle priorise les risques statistiquement significatifs. Le CBTA va un cran plus loin en structurant l’écosystème de formation autour des compétences, des comportements observés et mesurables, directement liés à la sécurité opérationnelle.
La compétence technique ne suffit pas
La formation traditionnelle a trop mis l’accent sur les compétences techniques : maniement, utilisation des systèmes, respect des SOP. Indispensables, elles ne sont qu’une partie du tableau opérationnel. Les compétences non techniques, communication, leadership, prise de décision, gestion de la charge de travail, sont tout aussi vitales.
Le CBTA reconnaît cette dualité. Il formalise les compétences non techniques dans la structure d’évaluation. Elles ne sont plus traitées comme intangibles ou secondaires, mais évaluées avec la même rigueur que la maîtrise du pilotage pur. Le résultat est une représentation plus juste de ce que signifie être un opérateur compétent dans le cockpit moderne.
Facteurs humains, charge cognitive et neuroergonomie
Thomas Bessière apporte une perspective de neuroergonomie. S’appuyant sur l’expertise de Hinfact, il souligne que la performance sous pression est un événement cognitif. La conscience de la situation, la reconnaissance de schémas et la prise de décision dépendent de la façon dont le cerveau fonctionne dans des environnements complexes.
Le CBTA crée un cadre pour opérationnaliser cette science. En intégrant des indicateurs comportementaux dans les sessions de formation et les évaluations, les organisations peuvent dépasser les impressions subjectives. L’objectif n’est pas de former davantage, mais de former plus intelligemment, selon la façon dont les humains traitent réellement l’information, gèrent la charge de travail et interagissent avec leurs systèmes et leurs équipes sous stress.
La performance, un levier stratégique
Yann Renier est catégorique : le CBTA n’est pas une réforme cosmétique. C’est un mécanisme stratégique pour élever la performance et améliorer la sécurité. Les données de l’audit de sécurité opérationnelle de l’IATA (IOSA) révèlent une corrélation tangible entre l’adoption du CBTA et la précision avec laquelle les organisations repèrent les lacunes de compétence, surtout là où la formation traditionnelle est la plus faible.
Les organisations qui déploient le CBTA peuvent repérer des tendances : une base de pilotes en difficulté sur la prise de décision, un défaut persistant de répartition de la charge de travail pendant les remises de gaz, ou des malentendus récurrents lors des transitions d’équipage. Ces enseignements ne sont pas fortuits ; ils sont exploitables, et ils bouclent la boucle entre la conception de la formation et le retour opérationnel.
Freins à la mise en œuvre : culturels, structurels, réglementaires
Mais aucune transformation ne se fait sans résistance. Mettre en œuvre le CBTA demande beaucoup de ressources. Cela suppose un changement de philosophie, de nouvelles compétences pour les instructeurs, un suivi numérique robuste et un alignement réglementaire.
La plupart des organismes de formation ne sont pas conçus pour mesurer les compétences par l’observation continue des comportements. Peu d’autorités sont équipées pour valider des programmes CBTA selon de nouveaux indicateurs de performance. De plus, les instructeurs doivent être formés à nouveau, pas seulement sur ce qu’ils enseignent, mais sur la façon d’évaluer sous l’angle des compétences.
Les systèmes de notation doivent être affinés. Une échelle comportementale à cinq niveaux n’est pas intuitive pour tous les évaluateurs. Garantir la cohérence de l’évaluation entre flottes, bases et instructeurs est un défi logistique. Ces défis restent surmontables lorsqu’ils sont alignés sur une intention stratégique.
L’impulsion mondiale : IATA, OACI et standardisation structurelle
L’IATA ne se contente pas d’observer la transition vers le CBTA. Elle la mène. Par ses documents d’orientation, son plaidoyer réglementaire et sa contribution au Personnel Training and Licensing Panel (PTLP) de l’OACI, l’IATA institutionnalise le CBTA dans les cadres mondiaux.
Une initiative clé en discussion est la création d’une « voie CBTA » dans l’Annexe 1 de l’OACI. Cette voie permettrait aux autorités d’accepter des parcours d’expérience fondés sur le CBTA, où la formation au simulateur, les évaluations comportementales structurées et le retour opérationnel peuvent compenser les exigences historiques en heures de vol. La comparaison avec la formation des astronautes est pertinente : la sécurité tient à la préparation, pas aux heures accumulées.
Transversalité : au-delà du cockpit
Le CBTA ne se limite pas aux pilotes. Les normes de l’OACI appliquent déjà le CBTA à d’autres métiers de l’aviation : techniciens de maintenance, personnel de cabine, contrôleurs aériens et dispatchers. La logique du CBTA, définir, observer, évaluer et améliorer les compétences, peut s’adapter à tous les métiers opérationnels.
Cette évolutivité transversale est cruciale. Dans un système de sécurité intégré, une défaillance de communication ou de coordination entre équipes peut avoir autant de conséquences qu’une erreur de pilotage. Le CBTA crée un langage commun de la performance, fondé sur le comportement observable, dans tout l’écosystème aéronautique.
Adaptation individuelle ou efficacité à l’échelle d’une population
L’un des principaux atouts du CBTA est son potentiel de formation personnalisée. Chaque opérateur, chaque environnement et chaque individu présente des profils de performance uniques. En théorie, le CBTA permet des parcours de remédiation et de développement sur mesure.
En pratique, les contraintes d’échelle obligent souvent les organisations à appliquer les enseignements du CBTA au niveau d’une population. Par exemple, si les copilotes long-courrier sous-performent régulièrement sur la gestion de l’énergie en phase d’approche, la formation peut être adaptée à grande échelle.
Pourtant, certains opérateurs s’orientent vers une modularité en temps réel : l’adaptation dynamique d’une session de formation selon les données de performance en direct. Cette approche de formation adaptative reste rare, mais illustre la direction à suivre, où chaque session est guidée par les données et adaptée à l’individu.
Les données de formation : le chaînon manquant
Les données opérationnelles abondent. Les données de formation, non. Cette asymétrie crée un angle mort critique. Sans collecte systématisée des données de formation, la validation de l’efficacité du CBTA reste anecdotique.
L’IATA entend y répondre par l’intégration au cadre Global Aviation Data Management (GADM). Agréger les données de performance de formation permettra le benchmarking, l’analyse des tendances et l’amélioration continue. Cela renforcera aussi la boucle de retour, en reliant des interventions de formation précises aux indicateurs de performance de sécurité.
Qualification des instructeurs et des évaluateurs
La crédibilité du CBTA repose sur ceux qui la dispensent. La qualité des instructeurs est le facteur limitant. Renier insiste sur le besoin d’une formation cohérente et formalisée, pour les instructeurs comme pour les autorités.
La mise en œuvre du CBTA ne doit pas dépasser la capacité réglementaire. Ce serait risquer l’incohérence, qui dilue l’intégrité du système. L’IATA développe des programmes ciblés pour renforcer la capacité de supervision réglementaire, afin que les États soient prêts à soutenir le CBTA sans nuire à sa rigueur.
Outils numériques et amplificateurs technologiques
La technologie est indispensable, mais ne suffit pas à elle seule. Des outils comme les systèmes numériques de gestion de la formation de HINFACT permettent un suivi fin des compétences, la saisie en temps réel par les instructeurs et l’agrégation des données. Les analyses fondées sur l’IA peuvent faire émerger des tendances latentes et prédire les zones de risque.
Renier met pourtant en garde contre le techno-solutionnisme. Les outils doivent soutenir, et non supplanter, le jugement humain. Les systèmes numériques doivent amplifier la précision de l’observateur et réduire le bruit, mais la logique de formation doit rester solide sur le plan pédagogique et opérationnel.
Trajectoire future : une accélération continue
Le CBTA n’est pas une solution miracle, mais c’est une direction. Avec seulement 20 % des membres de l’IATA engagés dans le CBTA, l’adoption est progressive. Les contraintes économiques, politiques et opérationnelles détermineront le rythme.
Mais la trajectoire est claire. Les autorités évoluent. Les opérateurs expérimentent. La technologie mûrit. Les cinq prochaines années détermineront non pas si le CBTA devient la norme, mais avec quelle efficacité il sera intégré, déployé à grande échelle et adapté.
Conclusion : de la conformité à la capacité
Yann Renier clôt l’épisode avec clarté : « N’ayez pas peur de former autrement. » Le message est sans ambiguïté. L’aviation ne peut pas se permettre de rester prisonnière de paradigmes obsolètes. Le CBTA offre une voie éprouvée vers une formation mesurable, adaptative et centrée sur la performance.
La formation n’est pas une case à cocher. Ce n’est pas une obligation à satisfaire mais un atout à valoriser. Dans un monde de complexité croissante, les organisations qui survivront et prospéreront seront celles qui comprendront la formation comme un moteur de capacité opérationnelle, et non comme un centre de coûts.
Le CBTA est le cadre. Les outils existent. La science est mûre. La seule question : les organisations sont-elles prêtes à abandonner leurs inefficacités familières au profit d’une performance intelligente ?


